La nuit de toutes les peurs...
Lorsque
nous étions enfants, nous redoutions plus que tout cet instant où les
ombres envahissent le ciel, où les volets se ferment et où la nuit avale
le jour dans son ventre glacé. Nous éprouvions alors une peur
indicible, irraisonnée, animale. Une peur où, pourtant, se mêlait une
sorte de plaisir diffus.
La peur du noir.
C'est
par la peur du noir qu'enfants nous découvrions la face cachée des
choses, que nous mettions en doute les certitudes du jour, que nous
plongions dans les régions inexplorées de notre imaginaire.
Car ce
noir n'était pas vide. Il était habité par des présences invisibles et
terrifiantes qui rôdaient dans les ténèbres et n'attendaient que notre
sommeil pour prendre vie. Et notre chambre devenait le théâtre de nos
cauchemars.
Là-bas,
derrière le rideau fermé, se cachait l'ogre aux dents rouges ou quelque
méchant croquemitaine – était-ce Hans Trapp, le Père Fouettard ou le
Père Lustucru ? Au dehors, avec un peu d'attention, on pouvait entendre
les loups-garous hurler à la pleine lune. C'était l'heure où les
vampires quittaient leurs tombes et où les fantômes erraient dans les
couloirs glacés. La sorcière Cauchemar se glissait jusqu'à notre lit
dans le but de nous étouffer de ses bras puissants dès que nous aurions
l'imprudence de céder au sommeil. Morts de peur, nous retenions notre
souffle pour éviter d'attirer l'attention de ces monstres tapis dans le
noir.
Nous découvrions la nuit et ses sortilèges, la nuit et ses mystères, la nuit de toutes les peurs...
La nuit d'halloween.
Car
la nuit, dans notre enfance comme dans l'enfance du monde et de
l'humanité, a toujours été crainte et révérée à l'instar d'une déesse de
l'ombre. En Egypte, il s'agissait de Nout, la déesse de la nuit et de
la voûte céleste, au ventre constellé d'étoiles. En Scandinavie, elle
était la déesse Nôtt, traversant me ciel dans son char jusqu'à
l'horizon, où elle laissait la place à son fils, le Jour. L'écume qui
s'échappait de la bouche de ses chevaux retombait sur la terre sous
forme de rosée. En Grèce, elle s'appelait Nyx, déesse ailée qui, à la
fin du jour, s'envolait dans le ciel en déployant sur la terre sont
voile noir étoilé. Fille du Chaos, Nyx était la mère de deux enfants
jumeaux, le Sommeil et la Mort. Car la nuit est inséparable du sommeil
et de la mort. Surtout lorsque, en automne et en hiver, les jours
raccourcissent et que les grands froids s'installent.
Les
anciens Celtes commençaient leur année par la fête de Samain, le 1er
novembre, inaugurant la saison sombre qui allait durer six mois. Dans la
grande nuit de Samain, confondue avec la Toussaint chrétienne et la
fête anglo-saxonne d'Halloween – All Hallow's Eve, « veille de
tous les saints » -, on savait que les défunts quittaient leurs tombes
pour venir se mêler aux banquets qu'en leur honneur les vivants avaient
dressés. Les défunts, mais aussi la sombre cohorte des esprits infernaux
qui, lors de la nuit magique, décomptée du calendrier normal,
franchissaient impunément les portes des Enfers pour mener leurs
sarabandes endiablées.
C'est
dans la nuit d'Halloween que se déchaîne la vassalerie des Unseelie –
« vassalerie des maudits » -, par opposition à la cour des Seelie, les
êtres de lumières, fées, elfes et nymphes. En contrepoint des « Peuples
de la lumière », voici les « Peuples de l'ombre », créatures maudites
composées de démons hideux, de spectres ricanant, de sorcières
maléfiques, de vampires assoiffés de sang, de loups-garous hurlant à la
lune, d'ogres mangeurs de chair fraîche et autres chasses infernales.
Jul, le noël païen.
Contrairement
à ce que veut nous laisser accroire la version factice, contemporaine
et commerciale de cette fête de la mort, à base de citrouilles en carton
et de chapeaux de sorcières à bouts pointus, Halloween n'est pas la
seule nuit à craindre du calendrier magique ; elle n'est que la
première. Car la sombre période courra jusqu'aux crêpes de la
Chandeleur, le 2 février, en passant par les quatre semaines de l'avent
et les douze jours qui séparent Noël de l'Epiphanie.
Au long de ces
longues nuits d'automne et d'hiver, alors que se prépare et se célèbre
la naissance du Sauveur, vont en effet se déchaîner les créatures les
plus noires et les plus effrayantes, comme si, là encore, la lumière
n'allait pas sans ombre.
Car Noël, ne l'oublions pas, n'a pas
toujours été une fête chrétienne. Le 25 décembre correspondait jadis au
solstice d'hiver – le moment de l'année où la nuit est la plus longue -,
fêté dans le Grand Nord sous le nom de Jul, le Noël païen.
Durant
la nuit de Jul, on avait coutume de sortir tous les balais à
l'extérieur des maisons, pour les mettre à la disposition des sorcières
qui s'envolaient vers le sabbat du mont Broken, présidé par le Vieil
Eric, le diable. On tirait des coups de fusil vers le ciel pour éloigner
les esprits mauvais. On préparait un grand festin, le banquet de Jul,
dont on abandonnait les reliefs aux démons de la nuit, tandis que
résonnait dans le ciel le galop de la chasse infernale conduite par le
chasseur noir.
En
Bretagne, la nuit de Noël s'appelle la « nuit des merveilles », car
mille sortilèges s'y manifestent. Les animaux se mettent à parler
couramment le langage des hommes, mais ceux qui se risquent à écouter ce
qu'ils disent mourront avant l'aube. Durant la messe de minuit, le
squelette de l'Ankou vient frôler de sa cape noire ceux qui ne passeront
pas l'année.
En chemin pour se rendre à l'église, les fidèles
risquent de croiser à chaque carrefour le diable, qui leur offrira la
fortune en échange de leur âme. La même nuit, les dolmens s'entrouvrent
pour révéler les trésors maudits qu'ils abritent, tandis que les menhirs
s'en vont boire dans l'océan entre le premier et le douzième coup de
minuit. Les sorcières courent nu-pieds dans les bois pour cueillir
l'herbe d'or. Dans la baie des Trépassés résonnent les chants lugubres
des âmes en peine chargées sur le bateau des morts.
Ailleurs, en
Angleterre, en Allemagne, dans tous les pays engloutis par le froid et
la nuit, les mêmes peurs viennent alimenter les mêmes croyances. Des
croyances qui ont donné naissance à une mythologie noire, à une
fascination de la peur, à une esthétique du frisson. Des croyances qui
nous conduisent, à nos risques et périls, à la rencontre des peuples de
l'ombre...
« L'Ombre est un pôle obscur opposé au pôle éblouissant de la Lumière.
L'Ombre ne cherche pas à éclipser la Lumière, mais à la sculpter, la souligner, la mettre en relief.
Sans le fusain de l'Ombre, la page serait vierge et nos regards aveugles. »
[Ismaël Mérindol, Traité de Faërie, 1466.]



